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NEW : LE MAFIA MOVIE TOUR
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PREMIÈRE PROJECTION

Cher lecteur, prépare-toi, attache ta ceinture, le Mafia Movie Tour que nous te proposons ne sera pas de tout repos. Ferme les yeux et fais un effort d'imagination. Nous allons flâner de "cinema theater" en multiplex dans une ville de New York où se déroule un festival du film et du documentaire de mafia. Munis-toi d'un plan de la ville, d'une bouteille d'eau et d'un casse-croûte, ça pourrait vous sauver. Première halte ? Un cinoche niché à deux pas de Driggs Avenue, danns l'ancien 14e secteur où Henry Miller vivait à la fin du XIXe siècle, peu de temps avant l'invasion transalpine et européenne de l'est, grecque, arménienne, une ondée aux allures de séisme d'après les Hollandais, les Anglais, les Allemands et les Irlandais... Pour ne pas parler des Noirs et des natifs.

"Lucky Luciano" (1973) de Francesco Rosi

Avec : Gian Maria Volontè, Vincent Gardenia, Silverio Blasi, Charles Cioffi, Larry Gates, Magda Konopka, Rod Steiger, Edmond O'Brien...

Synopsis

Lucky Luciano, ancien chef du Syndicat du crime new-yorkais a été expulsé des Etats-Unis par le FBI. Mais installé à Naples, il continue à diriger tout le trafic, à rester le maître incontesté de la Mafia. Un policier, d'origine sicilienne lui aussi s'est juré de démasquer Luciano, ne serait-ce que pour rendre son honneur à la Sicile. Pour arriver à ses fins, il tente de coincer un autre gangster qui se fera abattre avant de pouvoir témoigner contre Luciano...

Quand le parrain est raffiné...

Le Biopic consacré à la principale icône de la mafia américaine avec Al Capone tient une place à part dans notre American Mafia Tour car il n'est un "film de mafia" à proprement parler.

Les "films de mafia", genre initié par les réalisateurs italo-américains Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Brian de Palma et si l'on veut Michael Cimino et Abel Ferrara sont reconnaissables à une série de marqueurs dont celle qu'on baptisera par erreur "LCN", "La Cosa Nostra", s'est servie pour abuser l'opinion publique et la pervertir.

Le premier marqueur tient au fait que le héros du "film de mafia" n'est plus un ennemi public isolé désigné par John Edgar Hoover et par son Federal Bureau of Investigation (FBI) mais un regroupement de familles issues de l'émigration sicilienne, napolitaine, calabraise que l'on nous présente de l'intérieur, nous invitant à ses fêtes de famille, où l'on se familiarise avec le Parrain (le Boss en américain), son conseiller, ses lieutenants, ses soldats, ses associés et ses parents (par exemple le mariage de Marlon Brando/Corleone dans le Parrain.).

Un autre marqueur tient à l'onomastique. Dans un film de mafia, le réalisateur est d'origine italienne, la musique est italienne, les noms qui défilent sur les génériques (principalement) à consonance italienne.

Le "film de mafia" naît au début des années 70 dans le sillage des œuvres de Martin Scorsese : c'est par lui, qui est né à Little Italy, avec "Mean Street", "The Goodfellas", "Casino" que nous arrivent des jeunes gens qu'il connaît : Robert De Niro, Al Pacino, Joe Pesci mais également des stars non-Italiennes comme Harvey Keitel ou Ray Liotta (un enfant adopté par une Écossaise et un Italo-Américain), ce qui signe la nature pluriethnique de "the American Mafia", un consortium criminel personnifié par "Luciano le Veinard" qui transforma la nébuleuse des familles mafieuses arrivées du Vieux Continent et en fit une organisation criminelle bâtie sur le modèle des corporations industrielles et financières fondées par "les barons voleurs du capitalisme" : Mrs. Astor, Carnegie, Rothschild, Van der Bilt, J.P. Morgan, Rockfeller...)

Peu de ressemblance entre "Lucky Luciano", le film de Gianfranco Rosi sorti la même année que "Le Parrain 2" de Francis Ford Coppolla et "Cosa Nostra" de Terence Young. Tout d'abord parce que le rôle-titre de Luciano, de son vrai nom Salvatore Lucania, est interprété par Gian Maria Volonte, un Milanais qui est passé par Shakespeare et Goldoni, s'est fait remarquer dans les rôles de méchants grâce à Sergio Leone et a contribué au succès d'"Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon" d'Elio Petri qui a décroché l'Oscar du meilleur film étranger à Hollywood, avant de briller dans "Le Cercle Rouge", "La classe ouvrière ira au Paradis", "Sacco et Vanzetti" et "L'Affaire Mattei"

L'Amérique n'est pas absente de ce biopic ultradocumenté produit en Italie. Le rôle de Siragusa, l'agent des Stups US chargé par le FBI de traquer Lucky est interprété par le policier soi-même, ce qui ne manque pas de piment.

Autre marqueur états-unien, le rôle du mafieux qui trahit Luciano et le paie de sa vie est interprété par Rod Steiger et l'incipit du biopic qui ne fait pas l'économie de la Doxa mafieuse : Luciano a fait liquider "Joe the Boss Masseria" et son rival "Salvatore Maranzano" ; il a commandité la purge d'une cinquantaine de mafieux dans tout le pays et a servi Oncle Sam en mobilisant les hommes des Cinq familles contre les infiltrations nazies, ce qui lui aurait valu les faveurs de Dewey, le procureur qui l'a fait jeter dans un pénitencier du nord du pays et qui a signé son decret d'expulsion en Italie en 1946.

C'est là que le Mafia marque des points et que l'écran de fumée des légendes urbaines voile le réel. Car de vrais historiens, en Italie (Salvatore Lupo), en Angleterre (Dickie) et en France (Saint Victor) ont mis à jour la supercherie. Il n'y a pas eu de "Vêpres Siciliennes" après la constitution de la Commission voulue par Luciano et ses homologues des Familles de la Côte Est. Épluchant la presse de tout le pays en 1931, c'est tout juste si l'on peut rattacher quatre exécutions à la prétendue purge.

Autre mystification, l'opinion répandue selon laquelle Lucky Luciano aurait proposé son aide contre les infiltrations nazies sur les docks. Il est bien plus probable qu'il ait donné l'ordre au Syndicat des Dockers d'incendier "Le Normandie" pour accréditer l'idée d'une menace allemande. De fait, voyant flamber le plus gros paquebot du monde sur une jetée du West Side, le procureur Dewey envoie un émissaire à Dannemora, le pénitencier où Luciano purge une cinquantaine d'années de prison, négocie avec lui et, ayant obtenu la protection des quais par le crime organisé, le fait transférer dans l'Etat de New York d'où il pourrait piloter les opérations. Et reprendre son business en main.

Le troisième élément mis en scène par Rosi concerne le débarquement de la Navy en Sicile en 1943 que Luciano aurait facilité en prenant contact avec les familles mafieuses et en faisant inscrire ses initiales "L.L", sur les parachutes des forces allées. Une fantaisie journalistique (et cinématographique) qui fait florès mais n'a guère de sens. Luciano était un Sicilien anonyme à son départ et n'ayant aucune influence sur le terrain, contrairement à Genovese, son dauphin - qui, poursuivi pour meurtre en Amérique, s'est réfugié à Palerme, devenant le conseiller de Poletti, le commandant des opérations de débarquement sur l'île, ce qui lui permit, sa famille d'origine et des complices, de devenir les rois du marché noir, ce dont Rosi témoigne dans la première partie de son film lorsque le dauphin de Luciano se pavane avec sa voiture de Luxe jaune abricot au millieu des Gi's.

Peu importe que tout cela mêle histoire officielle et désinformation de bouche à oreille. Pour le grand public, la Mafia a un Boss, et ce Boss, qui est avec Al Capone, le plus médiatique des gangsters, c'est Luciano, un génie du crime qui a mis sur pied un système raffiné où les mensonges sont plus crédibles que la vérité révélée. De manière que le plus documenté, le plus réaliste des cinéastes de son époque n'a pu éviter de marquer contre son camp comme le démontre la fiche mensongère qui sert d'exergue sur les sites dédiés. Luciano ne sort-il pas du film comme un monsieur triste et élégant, une star mélancolique qui signe des autographes aux "boys "venus libérer l'Europe, une gravure de mode qui se fait gifler sur un champ de course, qui a ses bonnes œuvres, est prévenant avec les petites gens et reçoit des personnalités venues le saluer avec respect. Rôle interprété de manière troublante par un acteur de premier plan qui se situe à des années-lumière du porte-flingue balafré de Little Italy, des bouchers du Bronx ou des mauvaises copies de Capone, le monstre clinquant, hystérique et graisseux.

Au cœur de tout cela, on assiste à la rencontre qui a marqué un tournant dans l'histoire du trafic de stupéfiant tout au long de ce que la police italienne, le FBI et Cosa Nostra appelleront "The Old Bridge" : un "congrès" organisé au Grand Hôtel des Palmes à Palerme où les chefs mafieux siciliens accueillent les boss de l'American Mafia en présence de Luciano mais pas seulement.

Quant au décès du héros d'une crise cardiaque à l'aéroport de Naples, avant que les autorités US et italienne ne veuillent l'arrêter, elle se produit lorsque Lucky va à la rencontre d'un "ami producteur" venu lui faire signer les droits d'un film dont il aurait été la vedette. Une mise en abyme au sens strict du terme.

Requiescat in pace, Lucky, loin des affres des pénitenciers et des morts violentes, au paradis des icônes italo-américaines avec Rudolph Valentino, Primo Carnera et Caruso. Car quand on pense Italie, on pense vite à eux tous, les bons et les méchants.

Que penser de "Lucky Luciano" ?

"Quand on regarde le film aujourd’hui, cette volonté réaliste peut sembler incomplètement réussie. Le film a été tourné en Technicolor, le type de procédé technique de fabrication des images alors utilisé pour les comédies musicales ( de Un Américain à Paris à Chantons Sous la Pluie ) ou des films à grand spectacle (Autant en Emporte le Vent, Ben Hur ou Lawrence d’Arabie ) ; Pour la biographie d’un parrain de la Mafia (on dirait aujourd’hui un biopic), le procédé confère à l’image une forme d’embellissement artificiel, une aura dorée qui glamourise le héros. Le personnage de Gene Giannini, l’indic' qui donne son patron aux flics avant que ce dernier ne donne l'ordre qu'on l'abatte est interprété par Rod Steiger, acteur américain qu’on avait déjà vu chez Rosi dans Main Basse sur la Ville, et qui est doublé en italien comme tous les films transalpins de l’époque qui étaient réenregistrés et post-synchronisés en studio, ce qui créée un effet assez curieux, si l’on est attentif à ça.

Aujourd’hui, Francesco Rosi est un peu au purgatoire du cinéma. Il n’est pas tout seul et sûrement en bonne compagnie. Ses films ne sont pas souvent diffusés dans les rétrospectives, les DVD ne se trouvent pas facilement et sur les « plateformes », rien, pour le moment... "

@ Jacques PITOISET

 



Mis à jour ( Lundi, 06 Avril 2026 08:32 )