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TROISIÈME SÉANCE


Vu des quais, sur les docks

"Elle", celle qui ne dit pas son nom ou en a plusieurs, se cache derrière toutes sortes de paravents, se terre dans les social-clubs des quartiers populaires (un sociologue parlera de "démocratie du coin de la rue"), partout où l'on boit, où l'on se distrait, mais surtout le long de ce qu'on a appelé "the Waterfront", c'est-à-dire "les docks" ; ceux de la pointe sud-est de Manhattan (The Fulton Fish Market), les jetées qui bordent le West Side de Manhattan où accostent les transatlantiques ; ceux de Brooklyn, le "Borough" qui s'est follement développé après l'ouverture du Broolklyn Bridge (1919-12), de Williamsburg (1903), de Manhattan (1909), du Queensboro (1909) puis de Triboro entre Manhattan, le Queens et le Bronx (1936).

Au tournant du siècle, New York est le moteur de l'économie mondiale et Brooklyn concentre la fine fleur de la chimie et de la pharmacie mondiales, outre que le chantier naval militaire du Navy Yard d'où sortiront des centaines de vaisseaux entre les deux guerres mondiales. Ce sont des millions de tonnes de fret qui se déversent sur ses quais et dans ses entrepôts, réquisitionnant une énorme force de travail parmi les immigrants les plus démunis, prêts à tout pour louer leurs reins et leurs bras et contraints de se syndiquer s'ils veulent nourrir leur famille.

Au tournant des années 20, les autorités assistent à une guerre rangée entre les dockers irlandais, en place depuis plusieurs décennies, et les Italiens qui arrivent en masse et sont mieux organisés. Les syndicats, appelés "Locals", tombent vite aux mains des organisations criminelles dont la plupart sont siculo-italiennes.

Au Sud de l'italie et en Sicile, il existe une pratique criminelle ancestrale qu'on appelle "l'abigeat" qui consiste à voler des troupeaux entiers et à les acheminer dans des endroits sûrs, souvent des ports d'où ils sont expédiés au plus offrant. Pour mener à bien ces opérations, il faut des hommes de mains, des complices, des laissez-passer et des étables équipées, en bref, une infrastructure qu'un voleur isolé ne peut pas mettre sur pied. Et si les pauvres éleveurs veulent qu'on empêche le vol de leur bétail, ils sont invités à payer pour leur protection.

La Sicile commerce entre la Méditerranée orientale et occidentale depuis l'Antiquité. Au XIXe siècle, elle exporte ses agrumes depuis la "Conca d'Oro" de Palerme, mais également les ¾ de la production mondiale de soufre, sur laquelle les principaux clans mafieux ont mis la main. Situé sur la route maritime qui relie le moyen orient et l'Atlantique, la Sicile a ses comptoirs en Asie Mineure, à Tunis et à Gibraltar d'où elle contrôle certains flux de marchandises vers l'Amérique latine, la Nouvelle Orléans et New York, où elle installe ses hommes et prospère. Ce qui ne va pas sans friction avec les autochtones ou les immigrants précédents, comme le prouve la guerre des gangs entre un "Syndicat" irlandais et deux familles siciliennes rivales à la Nouvelle-Orléans qui aboutira au lynchage de 12 Italiens innocents le 14 mars 1891.

Rien d'étonnant dès lors si les zones portuaires et les docks deviennent le théâtre des exploits des familles mafieuses arrivés en Amérique. Au point qu'on n’imagine guère un "film de mafia" sans qu'il y ait l'arrivée d'un paquebot bondé, une file de débardeurs faisant la queue à l'aube, ou un assassinat sanglant entre deux conteneurs, le pionnier en la matière étant l'écrivain John Dos Passos racontant dans sa trilogie USA un règlement de compte nocturne autour d'une cargaison d'alcool de contrebande

C'est "On the Waterfront" (Sur les quais) et "From the Bridge" (Vu du Pont) qu'Elia Kazan (1954) et Sidney Lumet (1955) situent l'action de leur film respectif. Le premier, communiste passé au mac-carthysme, vantant les mérites de la délation en faisant de Marlon Brando un lanceur d'alerte héroïque ; le second fustigeant la trahison d'un non moins sublime Raf Vallone en oncle incestueux se débarrassant de l'amoureux de sa nièce entichée d'un beau blond arrivé clandestinement de Sicile.

"Vu du Pont" n'était pas un film à l'origine mais une pièce de théâtre d'un acte écrite en vers d'Arthur Miller, un juif-américain d'origine allemande qui s'empressa d'en tirer une pièce en deux actes qui se voulait une réponse au "Sur les Quais" d'Elia Kazan qui avait pris fait et cause dans la chasse aux sorcières qui faisait rage contre la partie du monde du spectacle qui se voulait communiste, ou tout simplement anti-persécution.

N'étant pas un film de gangster, "Vu du Pont" raconte la manière dont Eddie Carbone, un débardeur joué par Raf Vallone (il apparaitra dans le rôle du cardinal Lamberto, futur Jean Paul 1er dans Le Parrain III), accueille Marco et Rodolfo, les cousins de son épouse débarqués clandestinement, ne supporte pas que sa nièce tombe amoureuse de ce dernier et le dénonce aux autorités avant d'être assassiné par son cousin Marco, tandis que la nièce et Rodolfo convolent en justes noces. Un drame amoureux autour de l'inceste et de l'honneur du père qui fit pas mal de remous et illustre le temps où les immigrants débarquaient clandestinement soutenus et hébergés par leurs concitoyens maîtres des quais et des conteneurs. Car un "film de mafia" sans une référence "vue du pont" ou au "front de mer", ne serait pas plus un "vrai film de mafia" que ne le serait un film où aucun paquebot bondé n'accosterait dans la brume, où l'on ne passerait pas sur ou sous le Pont de Brooklyn et d'où la silhouette d'une grappe de mafieux grillant une cigarette devant un social-club, épiés par deux agents du FBI en planque dans leur voiture, serait absente. C'est en nous accoutumant à ses repères visuels que les "familles" entre en nous et deviennent des chevaux de Troie, une Cosa Nostra à notre insu.

"Vu du Pont", d'après une pièce d'Arthur Miller "A View from the Bridge" (1955). Film de Sidney Lumet · 1 h 58 min · 19 janvier 1962 (France - Genre : Drame - France, Italie

Synopsis

Sur les docks, Eddy l'Italien jouit d'un grand prestige. Aussi jovial que bon ouvrier, il a le sens des autres qui très souvent font appel à lui. À la maison, malgré une situation précaire d'émigré, il a élevé une nièce comme sa propre fille, et s'apprête à recevoir deux cousins de sa femme débarqués clandestinement d'Italie. Le plus jeune des deux, Rodolfo, s'éprend de sa nièce, ce qui lui attire l'inimitié violente d'Eddy ; sa femme, délaissée depuis longtemps, s'inquiète de cette... Voir plus

Suivi de "Sur les quais"

Classique, 1954, États-Unis, 1h43min

Réalisé par : Elia Kazan Avec : Marlon Brando, Karl Malden, Eva Marie, Saint Lee J Cobb, Rod Steiger

Synopsis :

Le syndicat des dockers terrorise les ouvriers en les rackettant. Terry Malloy se décide à lutter contre le gang.



Mis à jour ( Lundi, 06 Avril 2026 08:32 )